C’est très intéressant, mais êtes-vous sobre, mademoiselle ?

Il y a dans la mise en scène d’un bon repas autre chose que l’exercice d’un code mondain ; il rôde autour de la table une vague pulsion scopique : on regarde (on guette ?) sur l’autre les effets de la nourriture.
Roland Barthes « Lecture de Brillat-Savarin »
Messieurs-dames, cher vous, je vous aime ! Laissez moi le ululer encore, vous le gémir à plein poumons, le manduquer avec ferveur, j’aime, j’aime, comme je vous aime ! Je n’en puis plus de contenir l’incommensurable, les digues craquent, il me faut le HURLER, le hurler à perdre haleine et en silence, je vous aime, oui je vous aime, c’est incroyable, inéluctable, bleu foncé, c’est fou, je n’y comprends rien, mais pourquoi, je suis pourtant si imparfaite, je ne peux pas, non, je ne peux pas décemment vous aimer, et pourtant c’est intolérable, si, oui, c’est vrai, je vous aime de toute mon âme, mon être entier vibre à votre encontre, ah ! Ô VOUS !
Quelle hystérique, fourrez lui du persil dans les narines que ses miaulements soient justifiés. Nous la servirons à dîner, rôtie au thym, coincée entre de belles pommes de terre. Au moins elle ne piaulera plus, l’oryctérope,et nos ventres pourrons enfin dodeliner leur plénitude en nous offrant leur plus exquis récital !
Qu’ouï-je ? Sont-ce desbêlements ? Homme tartine, vous vous exprimez en italique, cela mérite toute mon attention. Laissez la bulle de mon regard tiède vous envelopper, laissez vos cils caresser l’espoir de s’envoler, et de derrière vos yeux clos, laissez le sucre de ma langue fondre entre vos oreilles. 
 (voix en chuchotis horizontal, puis progressivement, volume sonore augmenté vertical)
« Oui, dès l’instant où je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes;
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes.
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les veux que je vous offris !
En vain, je priai, je gémis,
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis;
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes
Et je ne sais comment vous pûtes,
De sang-froid voir ce que je mis.
Ah! fallait-il que je vous visse
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le disse
Qu’avec orgueil vous vous tussiez ;
Fallait-il que je vous aimasse
Que vous me désespérassiez
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m’assassinassiez !« 
Alphonse Allais, « Complainte amoureuse »
Ô JOIE !
ILS SONT ICI !
HA !
Jouissance holistique ! Unicité ! Fantasmagorie ! Cri, cri, Jupiter et Cassiopée, vent en poupe, Philadelphie ! 
Assez ! Assez ! Jetez-lui des pierres ! C’est insupportable ! Qu’elle se taise ! Qu’on la fasse cuire !

Calmez-vous. C’est faim, que vous avez ? Assez de bonnes manières mes amours, jetez-vous sur le buffet !  Colmatez-vous à coups de choux à la crème et de pruneaux lardés ! Usez vos sucs sur les belles de crevettes à la pistache là-bas, piquées de pamplemousse, dardant sur vous leurs salés flancs souples.

Madame, tout en parlant cessez de prendre cet air anodin pour vous rapprocher subrepticement du buffet. Ici, nous n’avons que faire des bonnes manières. Si votre conditionnement vous fait résister de prime abord à l’instinct de vous nourrir face à un buffet garni, et que, de surcroît, une ingestion répétée de petits fours nourri à la fois votre estomac et votre  culpabilité, regardez ce tableau.
Voyez avec quel naturel cet homme au crâne recouvert d’un étrange couvre-chef rouge attrape une nouvelle assiette de soupe, tout en en offrant une seconde de l’autre main à un convive. Regardez avec quelle désinvolture la petite fille au chapeau-trop-grand-plume-de-paon se suce l’index, avide de pourlécher toute goutte de gruau fuyarde. Regardez attentivement l’ensemble de ce tableau. N’y règne-t-il pas une atmosphère chaleureuse, décontractée, festive, quoiqu’un peu bruyante ? Le plaisir de cette petite fille, vous le sentez ? Oui, c’est ça, vous avez compris : c’est cet espace, cette liberté enfantine, cette avidité joyeuse qu’il vous faut retrouver, en vous. Ou bien vous finirez par brûler un hérétique, pour le plaisir.
Vous rendez-vous compte que vous faites l’apologie de la grossièreté ? Nous ne voulons pas ressembler à des individus à front bas !

Si la « liberté » est pour vous un synonyme de grossièreté, madame, alors oui, je prône la grossièreté. Mais vous semblez vous méprendre : ce n’est pas ces manières-là que j’encourage, mais l’état d’esprit qui les accompagne. Au contraire, je suis très pointilleuse sur la façon de manger. D’ailleurs, si j’en surprends un dans cette salle à manger la bouche ouverte, ou, encore pire, À AVALER SANS AVOIR MASTIQUÉ CORRECTEMENT — correctement signifiant « en ayant suffisamment insalivé sa bouchée afin d’aider le processus de digestion », oui, la digestion commence dans la bouche — je l’aimerais toujours autant mais il quittera cette assemblée séant, accompagné d’un coup de pied au derrière. Ceci étant dit, pour ceux qui ont peur de perdre leur prestige, nos amis de bcbg-france ont gentiment rédigé quelques psaumes d’un bréviaire — allégé — de bonnes manières ici et ici. 

Vous êtes une véritable donneuse de leçon aujourd’hui, mademoiselle ! Avez-vous mangé du chien ? 

Merci beaucoup Homme-tartine, moi aussi je vous trouve très inspirant. Je suis émue de vous avoir retrouvé, mes chéris. Vous m’avez manqué, j’étais si triste de ne pas pouvoir venir vous voir avant. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, ces petits fours ont mis un temps fou à cuire
Cultivez la joie, nous la récolteront à foison, bientôt.
Merci mille fois d’exister (larme à l’oeil).
Bon appétit. 
Je vous embrasse. 
Je nous-vous-m’aime.

1 Commentaire

  1. Anonymous
    8 août 2011 à 3:27 · Répondre

    c'est beau d'aimer :)

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